Tour de France 2026 : roule-t-on vers les derniers étés des glaciers français ?
À l’occasion du Tour de France, l’OSUG se fait le relai des scientifiques de sa fédération qui, une fois de plus, informent et alertent sur les effets du changement climatique sur nos glaciers :
Le 25 juillet, le Tour de France passe au col de Sarenne, aux abords du glacier de Sarenne, officiellement disparu en 2023, qui occupait encore près de 125 hectares lors de la première édition du Tour en 1903. À quelques kilomètres seulement de la montée mythique de l’Alpe d’Huez, les paysages qui ont marqué l’histoire du cyclisme racontent aujourd’hui une autre histoire : celle des profondes transformations des environnements de montagne sous l’effet du changement climatique d’origine humaine. À l’occasion de cette étape, scientifiques et associations alertent sur la disparition accélérée des glaciers français, l’aggravation des risques en montagne et l’urgence d’engager les transformations pour préserver les ressources en eau, les territoires de montagne et le vivant.
À l’occasion du passage du Tour de France dans les Écrins le 25 juillet, scientifiques et associations alertent sur les transformations profondes qu’imprime le changement climatique, causé par les activités humaines, et en particulier les récentes canicules exceptionnelles, sur les territoires de montagnes. Alors que les coureurs et les canicules passent, les glaciers trépassent et les parois rocheuses se déstabilisent.
Infos clés : La science est claire et nous permet d’anticiper les changements qui impactent les populations
- Les glaciers alpins disparaissent à un rythme inédit, avec déjà 40 % de leur volume perdu en 25 ans.
- Le glacier de Sarenne (Freney d’Oisans - Alpe d’Huez), suivi depuis 1948, a disparu en 2023 après avoir perdu 130 m d’épaisseur en 115 ans. Lors du premier Tour de France en 1903, ce glacier occupait près de 125 hectares, soit 175 terrains de football.
- Dans les Pyrénées, deux tiers de la surface glaciaire ont disparu depuis 2000 ; les 17 glaciers restants couvrent 170 hectares (1 000 fois moins que dans les Alpes) et s’éteindront d’ici une dizaine d’années.
- Chaque année, plusieurs centaines d’écroulements rocheux sont observés dans les Alpes françaises. Dans l’ensemble des Alpes, ces événements mobilisent plusieurs millions de mètres cubes de roche et de glace.
- Le recul des glaciers et la dégradation du pergélisol accroissent les risques en montagne. Les événements de La Bérarde (2024) et de Blatten (2025) montrent que ces risques ne sont plus théoriques : ils deviennent une réalité à laquelle les territoires alpins doivent s’adapter.
- Les glaciers et les écosystèmes postglaciaires sont parmi les dernières marges sauvages de notre territoire, un patrimoine naturel largement valorisé par le Tour de France qui mérite toute notre attention.
- Préserver les glaciers implique d’accélérer la sortie des énergies fossiles, de développer des modèles de société compatibles avec les limites planétaires et d’accompagner l’adaptation des territoires de montagne.
« Chaque dixième de degré compte, il faut sortir de l’utilisation des énergies fossiles le plus vite possible. »
— Emmanuel Thibert, Institut des Géosciences de l’Environnement, Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement.
1. Le Tour de France, témoin du changement climatique
Que partagent les victoires de Marco Pantani à l’Alpe d’Huez en 1997, d’Andy Schleck au col du Galibier en 2011, ou celle de Romain Bardet à Saint-Gervais Mont-Blanc en 2016 ? Les mêmes sommets, mais des environnements profondément transformés par le changement climatique causé par les activités humaines.
Cette transformation n’appartient plus au futur : elle fait partie de l’histoire du Tour de France. Cette année, la Grande Boucle passera le 25 juillet à proximité d’un glacier emblématique et officiellement disparu : le glacier de Sarenne, suivi depuis 1948 et déclaré éteint en 2023 après avoir perdu 130 m d’épaisseur en 115 ans. À l’Alpe d’Huez, où Bernard Hinault remportait sa dernière victoire d’étape sur le Tour en 1986 et franchissait la ligne d’arrivée main dans la main avec Greg Lemond, on skiait encore en été sur ce glacier devenu aujourd’hui un linceul.
« Face à cette réalité, le Tour de France peut transformer l’émotion et la passion qu’il suscite en une véritable force collective pour protéger ces territoires et le vivant. Car les espaces glaciaires sont bien plus que des décors emblématiques : ils sont les premiers témoins de changements qui ne s’arrêtent pas aux sommets et qui disent les limites d’un modèle de société capitaliste basé sur l’extraction, la consommation et la production infinie, une exploitation sans limite des mondes humains et non-humains. »
— Garance Nivault, co-fondatrice de l’association Cimes Blanches France
2. L’état des glaciers en France métropolitaine : des Alpes aux Pyrénées les glaciers décrochent
Les Alpes
Depuis 30 ans, les glaciers alpins reculent à un rythme que l’on n’avait jamais observé depuis le début des observations, c’est-à-dire depuis 150 ans. Au-delà de ces cas emblématiques, comme le glacier de Sarenne, l’ensemble des glaciers alpins suivent la même trajectoire de recul accéléré, sous l’effet d’étés de plus en plus chauds et de plus en plus long (une journée de fonte supplémentaire chaque année depuis 1983). Même des hivers généreux ne suffisent plus à sauver un glacier.
C’est le cas en cette année 2026. Les quantités de neige hivernale ont été plutôt normales alors que les températures et les canicules de mai et de juin ont très vite fait fondre cette neige, mettant la glace à nue.
Au Glacier Blanc (Écrins), l’enneigement de l’hiver 2026 a été proche de la moyenne des 30 dernières années, mais avec 13 millions de m³ d’eau perdus chaque été depuis 2014, contre 6 millions de m³ stockés cet hiver, le glacier perd malgré tout 4 à 5 millions de m³ par an. Ce scénario avait déjà été vécu en 2022. Au cours de cette seule année, 5 % de la masse glaciaire des Alpes françaises a disparu.
Depuis 2002, ces observations s’inscrivent dans un « observatoire des glaciers » nommé GLACIOCLIM (les GLACIers, un Observatoire du CLIMat).
« Depuis plusieurs années, il n’est pas rare d’avoir des épisodes de températures très élevées dès le printemps, ce qui contribue très largement à faire fondre précocement le manteau neigeux hivernal. C’est typiquement le cas en cette année 2026. »
— Delphine Six, coordinatrice de GLACIOCLIM, le service national d’observation des glaciers, et chercheuse à l’Institut des Géosciences de l’Environnement.
Le glacier de Saint-Sorlin, tout proche du col de la Croix de fer où passera le Tour ce 25 juillet, disparaîtra sûrement avant 2050 si les émissions de gaz à effet de serre continuent sur la trajectoire actuelle. Et ce sort attend la plupart des glaciers en dessous de 3500 m. Seuls les plus gros glaciers des Alpes pourraient résister un peu au-delà de 2050. Les simulations de l’évolution future du glacier de la Mer de Glace (le plus grand glacier des Alpes françaises) indiquent que ce glacier pourrait voir sa surface réduite de 80% d’ici 2100, suivant la trajectoire climatique actuelle (réchauffement de +3°C d’ici 2100).
Les Pyrénées
Cette réalité touche aussi les Pyrénées, où la disparition des glaciers est désormais inéluctable : deux tiers de leur surface a fondu depuis 2000, et les 17 glaciers restants, dont ceux de Gavarnie-Gèdre, lieu de l’arrivée de la sixième étape du Tour et deuxième victoire de T. Pogacar, devraient disparaître d’ici une dizaine d’années. Ces glaciers couvrent à peine 170 hectares (1 000 fois moins que dans les Alpes). Le glacier d’Ossoue, à quelques dizaines de kilomètres de là, a lui perdu 50 m d’épaisseur en 25 ans. Face à ce constat, une première réponse a émergé fin 2025 avec la création du premier espace protégé français dédié aux glaciers, dans le Haut-Garonnais.
« L’état de santé des derniers glaciers pyrénéens est celui de patients en soins palliatifs ! [...] Le réchauffement, d’origine anthropique, menace l’habitabilité de la Terre. Nous scions la branche sur laquelle nous sommes assis. »
— Pierre René, glaciologue et président de l’association Moraine
3. Risques glaciaires et ressources en eau : la montagne entre dans une nouvelle étape
Le recul des glaciers et la dégradation du pergélisol transforment la morphologie et la stabilité des montagnes, faisant émerger des risques nouveaux. En deux ans, deux villages alpins pluriséculaires ont été rayés de la carte : La Bérarde (dans la commune voisine du Bourg d’Oisans qui accueille l’étape du 25 juillet), en France, le 21 juin 2024, suite à des pluies intenses combinées à la fonte du manteau neigeux et à la vidange d’un lac glaciaire ; puis Blatten, en Suisse, le 28 mai 2025, suite à l’effondrement d’un glacier provoqué par la déstabilisation d’une paroi.
« Compte tenu de l’ampleur et de l’imprévisibilité d’événements tels que ceux survenus à La Bérarde ou à Blatten, les mesures d’adaptation resteront hors de portée et la seule solution consistera à procéder à des évacuations pour éviter toute perte humaine. Il est urgent de limiter notre impact sur le changement climatique en accélérant la mise en œuvre des mesures d’atténuation. »
— Olivier Gagliardini, Professeur à l’Université Grenoble Alpes et spécialiste de la modélisation des glaciers à l’Institut des Géosciences de l’Environnement.
Les parois rocheuses sont le plus souvent affectées par le pergélisol, ces terrains dont la température reste sous 0 degré. La glace présente dans les fissures maintient la cohésion des parois. Avec le changement climatique et les étés caniculaires (plus de 1°C par décennie au cœur des montagnes) la glace ne fait plus office de ciment. Il n’est plus rare d’observer des événements mobilisant plusieurs millions de mètres cubes de roche et de glace.
Le recul glaciaire fragilise aussi les ressources en eau : en été, la fonte des glaciers joue un rôle tampon face aux sécheresses, un effet appelé à s’éteindre avec leur disparition programmée, alors même que les canicules se multiplient. Durant les récents épisodes caniculaires, l’intensification de la fonte glaciaire peut même compenser, voire surcompenser, le déficit en eau et limiter son réchauffement. Loin de se limiter aux zones de hautes montagnes, ces cours d’eau alimentent les barrages hydroélectriques, régions agricoles et les circuits de refroidissement des centrales nucléaires.
4. L’émergence d’écosystèmes postglaciaires, l’après course des glaciers
Les 907 glaciers qui occupaient 616 km² dans les Alpes françaises à la fin du Petit Âge Glaciaire (environ 1850) ont perdu 65 % de leur surface (Mourey et al, in review, 2026), faisant apparaître 400 km² d’écosystèmes “postglaciaires”, l’équivalent de plus de 56 000 terrains de foot. Ces écosystèmes peuvent être terrestres (roches, pelouses, forêts, etc.) ou d’eau douce (lacs, zones humides, rivières, etc.). Les glaciers et les écosystèmes postglaciaires jouent un rôle majeur dans l’atténuation des effets du changement climatique et dans l’adaptation face à celui-ci, en participant à renvoyer le rayonnement solaire, à garantir l’accès à l’eau douce et à enrayer l’effondrement de la biodiversité en constituant des habitats clés pour des espèces parfois rares et menacées.
Conclusion : changer de braquet face au changement climatique d’origine humaine
Le Tour de France est un moment de fête populaire où chaque été, près de 5 millions de français·es et ont les images sont diffusées dans près de 190 pays, réunissant plusieurs milliards de téléspectateurs autour d’une même passion : le sport, le dépassement de soi et les paysages qui font la légende de la course. Les cols mythiques du Tour ne sont pas seulement le théâtre d’exploits sportifs : ils sont les témoins d’une transformation profonde de nos montagnes, de nos ressources en eau et des équilibres naturels dont nous dépendons.
Entre la trajectoire actuelle des émissions de gaz à effet de serre (+3 °C en 2100) et celle compatible avec l’Accord de Paris (+1.5 °C en 2100), c’est près de deux fois plus de glaciers que nous condamnons. Chaque dixième de degré évité compte. Chaque tonne de CO₂ que nous n’émettons pas contribue à préserver les glaciers, les ressources en eau, les territoires de montagne et les populations qui y vivent. Préserver les glaciers, c’est faire le choix d’un modèle de société capable de respecter les limites planétaires et le vivant.
Les solutions existent. Elles ne passent pas par des bâches ou des solutions techniques. Elles passent par une sortie rapide des énergies fossiles, par une réduction de nos émissions de gaz à effet de serre, par des politiques de sobriété permettant de réduire durablement notre consommation d’énergie et de ressources, ainsi que par la protection et l’adaptation des territoires de montagne. Il est temps de changer de braquet. La course contre le changement climatique ne se gagne pas sur une étape, mais par des décisions prises dès aujourd’hui.
"Plus on attend pour agir, moins l’atténuation est efficace et plus l’adaptation est difficile". Nicolas Champollion, Institut des Géosciences de l’Environnement.
Signataires
Scientifiques contributeur·rices
– Delphine Six, Emmanuel Thibert, Olivier Gagliardini, Julien Brondex, Giulia Mazzotti, Ugo Nanni, Bruno Jourdain, Nicolas Champollion.
Institut des Géosciences de l’Environnement (IGE), Univ. Grenoble-Alpes, CNRS, IRD, Grenoble-INP, INRAE, Grenoble, France
– Étienne Berthier
Laboratoire d’Études en Géophysique et Océanographie Spatiales (LEGOS), Université de Toulouse, CNES/CNRS/IRD/UT3, Toulouse, France
– Philippe Schoeneich
Institut d’Urbanisme et de Géographie Alpine, Laboratoire Pacte, Université Grenoble Alpes
– Ludovic Ravanel - Université Savoie Mont Blanc, laboratoire EDYTEM)
Associations contributrices :
Cimes Blanches France - https://cimes-blanches-france.weebly.com/
marge sauvage - https://margesauvage.org/
Moraine - https://www.asso-moraine.fr/
Protect Our Winters France - https://protectourwinters.fr/
Mountain Wilderness - https://www.mountainwilderness.fr/
International Glaciological Society - Section Alpes Occidentales - https://igs-sao.ovh/
Scientifiques co-signataires
Martin Ménégoz (CR CNRS, IGE, Grenoble), Denis Mercier (Professeur, Directeur de l’UFR de Géographie d’ Aménagement de Sorbonne Université), Heidi Sevestre (Conseil de l’Arctique), Simon Filhol (CNRS - CNRM - Centre d’Etudes de la Neige, Grenoble)
Bibliographie
Christian Vincent et al., La montagne et l’alpinisme, 2-2024
GLACIOCLIM : glacioclim.osug.fr - The GlaMBIE Team, Community estimate of global glacier mass changes from 2000 to 2023, Nature 639, 382–388 (2025) https://www.nature.com/articles/s41586-024-08545-z
Mourey et al., in review, Cartographie des glaciers des Alpes françaises à la fin du Petit Âge Glaciaire.
Bosson et al. Future emergence of new ecosystems caused by glacial retreat. Nature 620, 562–569 (2023).
Modelling the future evolution of glaciers in the European Alps under the EURO-CORDEX RCM ensemble, Zekollari et al., 2019 https://edu.oggm.org/en/latest/alps_future-app_rounce_delta_T_en.html
Association Moraine : moraine-glaciers.com - René P., 2025, Glaciers des Pyrénées, 25 ans d’explorations et de mesures, Éditions Le Bord de l’Eau.
Inter-model differences in 21st century glacier runoff for the world’s major river basins, Wimberly et al., 2025. https://tc.copernicus.org/articles/19/1491/2025/
Mis à jour le 23 juillet 2026
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