Haute montagne : anticiper les risques en cascade
Sous l’effet du réchauffement climatique, glaciers, versants et torrents sont plus instables, favorisant des enchainements inédits de catastrophes.
Glissements de terrain, éboulements, crues… les communautés vivant en haute montagne sont confrontées à de nombreux risques naturels. Mais ces dernières années, le dérèglement climatique a considérablement modifié la fréquence et l’ampleur de ces aléas, entraînant des cascades d’événements de plus en plus complexes à prévoir. Face à ces nouveaux risques, les scientifiques appellent à repenser les cadres d’anticipation.
Le climat déstabilise la haute montagne
En mai 2025, dans la vallée du Lötschental, en Suisse, une série d’effondrements en haute montagne provoque l’une des catastrophes alpines les plus spectaculaires jamais documentées. Plusieurs millions de tonnes de roches se détachent d’un sommet et viennent s’accumuler sur le glacier de Birch, situé en contrebas. Déjà fragilisé par plusieurs années de réchauffement climatique, le glacier devient fortement instable et s’effondre à son tour quelques jours plus tard. L’énorme masse de glace et de débris ainsi libérée bloque le cours d’une rivière, entraîne la formation d’un lac en amont et ensevelit une grande partie du village de Blatten, que les autorités avaient heureusement évacué auparavant. D’une ampleur rarement observée, cet événement montre comment des phénomènes autrefois contenus peuvent désormais déclencher des catastrophes majeures.
Avec le changement climatique, nous assistons à des événements d’une ampleur inédite, ainsi qu’à des interactions entre phénomènes que nous n’avions encore jamais observées, tout simplement parce que nous n’avons jamais vécu dans le climat qui est le nôtre aujourd’hui. Nous nous retrouvons face à des catastrophes profondément inattendues, par leur taille comme par leur nature », précise Kristen Cook, chercheuse en géomorphologie à l’IRD au sein de l’unité ISTerre.
Repenser l’aménagement des régions himalayennes
Cette situation impose de nouveaux cadres d’anticipation dans des environnements profondément modifiés par le changement climatique. Cette interrogation apparaît avec une acuité particulière dans la région de l’Hindu Kush-Himalaya (HKH), vaste ensemble montagneux s’étendant sur huit pays, abritant certains des plus hauts sommets du monde ainsi que d’immenses réserves d’eau douce.
Cette région, particulièrement exposée aux aléas naturels, fait aujourd’hui l’objet d’importants projets de développement : barrages hydroélectriques, routes, tunnels, complexes touristiques ou encore nouveaux pôles urbains. Les risques s’y trouvent ainsi fortement accrus. Dans cette région en pleine transformation, les scientifiques appellent à intégrer les risques dès la conception des infrastructures.
Portrait
Nous pensons que le développement dans l’HKH est nécessaire, mais qu’il ne peut pas se poursuivre sans intégrer l’évaluation et l’atténuation des risques dès la phase de planification. Les infrastructures nécessitent une analyse rigoureuse des risques avant toute conception et toute décision d’investissement. Nombre de centrales hydroélectriques sont exposées au risque de GLOF, comme l’ont déjà montré des événements récents », estime Pema Gyamtsho, agronome et directeur général de l’ICIMOD (International Centre for Integrated Mountain Development), Katmandou.
Dans ce contexte, des organisations internationales spécialisées dans la gestion des catastrophes, telles que l’ICIMOD (International Centre for Integrated Mountain Development), ont révisé leurs recommandations à destination des États afin d’intégrer les avancées scientifiques récentes et d’élaborer de nouveaux cadres d’action fondés sur une approche multirisque et anticipatrice.
Les habitants au cœur des dispositifs d’alerte
Un autre point central soulevé par les scientifiques est l’intégration des communautés locales dans les dispositifs de gestion et d’alerte. La différence de coût humain entre des événements comme ceux de Blatten et de Melamchi montre l’importance de systèmes capables d’évacuer rapidement les populations.
Les chercheurs insistent sur la co-construction de ces dispositifs avec les habitants concernés. La formation joue un rôle clé : connaître les signes précurseurs, les itinéraires d’évacuation et les bons réflexes améliore fortement la réactivité. Dans de nombreuses régions, la circulation d’informations entre villages lorsqu’un événement inhabituel est observé constitue déjà une première forme d’alerte qu’il conviendrait de renforcer et de formaliser.
Ces systèmes participatifs sont relativement simples et peu coûteux à mettre en place, mais surtout très efficaces. Les habitants disposent de connaissances précieuses qui complètent les outils scientifiques les plus avancés.
« Les pays dotés de systèmes multirisques complets d’alerte précoce enregistrent une mortalité liée aux catastrophes six fois plus faible, ce qui fait de l’intégration communautaire une priorité démontrée et quantifiable en matière de sauvegarde des vies », conclut Pema Gyamtsho.
Références
Xuanmei Fan, Kushanav Bhuyan, Xin Wang, Kristen L. Cook, Ugur Ozturk, Simon Loew, Pema Gyamtsho, John D. Jansen & Qiang Xu, Rethinking policy on high mountain cascading hazards, Nature Geoscience, novembre 2025. DOI : 10.1038/s41561-025-01834-w
Contact scientifique local
– Kristen Cook, chercheuse IRD à l’institut des Sciences de la Terre (ISTERRE- OSUG, CNRS / IRD / UGA / Univ. Savoie Mont-Blanc/ Univ. Gustave Effeil)
Cet article a été rédigé par Arthur Hunaut pour IRD le Mag’.
Mis à jour le 15 juin 2026
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