Particules d’usure de pneus : entre alertes et réalité scientifique au lac d’Annecy [Vidéo]
Une contamination de masse issue de nos routes
Un pneu est un mélange complexe : 48 % de caoutchouc, complété par du noir de carbone, de la silice, des textiles, des métaux et des additifs organiques comme le 6PPD ou la DPG. En conditions réelles, un véhicule perd environ 25 mg par kilomètre pour chaque pneu, soit 4 kg de gomme perdus sur 40 000 km.
- 70 % de ces particules restent piégées dans les sols à moins de 30 mètres des routes.
- 20 à 30 % rejoignent les milieux aquatiques et s’accumulent dans les sédiments.
Dès 2000, des études scientifiques ont montré la rétention des hydrocarbures (HAP) issus de la route dans les fossés de bord de route au sud du lac d’Annecy. En 2017 et 2019, des concentrations en métaux et HAP potentiellement toxiques ont été localement détectées dans les sédiments littoraux, particulièrement dans la zone de la Puya, en lien direct avec le ruissellement des eaux de chaussée. Depuis 2022, des recherches se concentrent sur la toxicité de molécules spécifiques comme la 6PPDQ sur des espèces emblématiques : l’Omble Chevalier et les Gammares.
Rétablir les faits scientifique sur les risques
Qualité de l’eau du lac de la ville d’Annecy et au robinet de ses habitants
Face aux interprétations alarmistes de cette enquête de France 5, les scientifiques précisent que « les Annéciens ne s’empoisonnent pas en buvant l’eau du robinet et ne risquent pas de s’intoxiquer en se baignant ou en mangeant les poissons du lac ».
Des défauts méthodologiques dans l’enquête de France 5
L’étude récemment médiatisée comporte, selon les experts, des défauts méthodologiques :
- Durée trop courte : des prélèvements ponctuels sur une période limitée de l’année ne permettent pas de tirer des conclusions annuelles ; une étude fiable nécessite au moins un an de suivi.
- Le biais météo : prélever des échantillons juste après un épisode de pluie maximise les taux de polluants par effet de lessivage des routes.
- Précision extrême : analyser des traces de l’ordre du nanogramme par litre (ng/L) exige une rigueur absolue dans le protocole expérimental pour éviter toute contamination accidentelle des échantillons.
Une interprétation des résultats nécessitant des précisions
De plus, la toxicité réelle des molécules (6PPDQ et DPG) détectées dans divers échantillons issus de cette étude est à nuancer :
- 6PPDQ : si aux valeurs mesurées dans le lac (juste après un épisode de pluie, ce ne sont pas des moyennes annuelles) cette molécule est fatale pour le Saumon Coho [1], un salmonidé non présent en Europe particulièrement sensible à cette molécule, elle ne semble pas affecter les espèces locales. Les tests menés sur l’Omble Chevalier n’ont montré aucun effet toxique jusqu’à 3 000 ng/L, soit 250 fois plus que le maximum mesuré dans le lac (12 ng/L).
- DPG (Diphénylguanidine) : Présente dans les pneus, elle l’est aussi dans le caoutchouc des gants, des jouets et le polyéthylène des canalisations. Selon l’étude de France 5, un capteur passif placé sur un robinet annécien aurait récolté 0,72ng de DPG en deux semaines. L e protocole expérimental n’étant pas clair (on ne connait pas la sensibilité du capteur, ni le nombre de litre d’eau passés dedans) on ne peut pas en déduire une concentration. Si on fait l’hypothèse pessimiste d’une concentration de 0,7 ng/L dans l’eau potable à Annecy (c’est-à-dire considérer qu’il n’y a qu’un litre d’eau qui est passé dans le capteur en 2 semaines, ce qui est extrêmement peu et ce qui maximisera fortement la concentration de DPG), ce serait 6 fois inférieur au seuil sans risque pour la santé humaine défini par l’ANSES (un risque modéré pour l’Homme est par ailleurs identifié à partir de 470 000 ng/L). La présence de DPG dans les urines de certains Annéciens provient donc probablement d’une exposition plus globale à la DPG (contact cutané avec des objets en caoutchouc, inhalation de poussières) et non de la consommation d’eau du robinet. En ce sens, une étude chinoise a montré que l’urine des enfants était plus contaminée en DPG que celle des adultes à cause du contact avec des jouets en caoutchouc.
Une thèse de doctorat débutée fin 2025 au laboratoire EDYTEM permettra de préciser les zones d’accumulation et l’impact de ces particules sur la chaîne alimentaire du lac.
Qualité de l’air à Annecy
D’un point de vue méthodologique et scientifique, cette étude sur la qualité de l’air à Annecy nécessite des précisions car elle comporte quelques biais.
Les capteurs « passifs » ne sont pas représentatifs de l’air inhalé
A priori, les capteurs utilisés lors de cette étude sont des capteurs « passifs ». Leur principe classique consiste à laisser les particules présentes dans l’air se déposer naturellement sur une surface connue, comme un entonnoir, afin de quantifier ensuite une masse déposée par unité de surface en µg/m². Le problème de ces capteurs réside dans le fait que le mécanisme de sédimentation est directement soumis à la gravité. Par conséquent, les particules collectées sont majoritairement des particules grossières (supérieures à 10 µm), ce qui conduit à une sous-représentation des particules fines et ultrafines. Or, ce sont précisément ces fractions <10um qui peuvent pénétrer dans les voies respiratoires et qui présentent les enjeux sanitaires les plus importants. Ainsi, ce type de dispositif n’est pas pleinement représentatif de l’air réellement inhalé par l’Homme. À l’inverse, dans nos travaux, nous utilisons des préleveurs « actifs » qui aspirent l’air ambiant selon des débits contrôlés et intègrent des seuils de coupure granulométriques, permettant d’isoler spécifiquement la fraction inhalable par l’Homme pour pouvoir l’étudier ensuite.
Une campagne de prélèvement trop courte
Le deuxième biais de cette étude vient de la durée de la campagne de prélèvements, car les capteurs ont été laissé seulement deux semaines sur site . D’un point de vue réglementaire, pour que des données sur la qualité de l’air soient représentatives il faut qu’elles couvrent toutes les saisons et au minimum 14% des jours de l’année, ce qui représente un total de 8 semaines campagne. Cette exigence permet notamment de prendre en compte les variations liées aux conditions météorologiques, aux émissions saisonnières et aux fluctuations des activités anthropiques (trafic, vacances). Dans les conditions de cette étude, il n’est donc pas possible de déterminer si les concentrations mesurées pour les additifs de pneus correspondent à des valeurs élevées, faibles ou simplement moyennes à l’échelle annuelle du site de prélèvement à Annecy.
Une comparaison biaisées avec d’autres études
Si on s’intéresse à l’interprétation des résultats, ils sont par exemple comparés à une étude qui a été faite à Honk-kong, où des capteurs ont été placés sur un toit à 40m de haut. Les particules polluantes n’échappent pas à la gravité : les particules d’abrasion de pneus étant plus denses (donc souvent « plus lourdes ») que des particules atmosphériques classiques, elles auront tendance à rester proche du sol avec peu de chance d’atteindre un capteur situé à 40m de haut. De plus le site est situé au milieu d’un parc universitaire, un « poumon vert » de la ville, ce qui n’est pas un environnement comparable à celui des mesures prises à Annecy.
Si on compare ces résultats à des études en cours dans notre laboratoire (IGE / OSUG), les valeurs sont 2 à 3 trois fois plus basses que la moyenne annuelle d’une campagne de mesure sur un site de typologie ‘trafic’, c’est-à-dire fortement influencé par les émissions du trafic routier (bord de rocade ou grands axes) dans le nord-est de la France. Elles sont également inférieures aux moyennes annuelles relevées sur un sites de fond urbain parisien, qui représente l’exposition moyenne de la population parisienne. Ces éléments suggèrent que les niveaux observés à Annecy restent modérés au regard d’autres contextes urbains.
Néanmoins, le travail exploratoire de cette étude contribue à ouvrir le débat sur la surveillance des polluants émergents liés à la qualité de l’air, notamment ceux issus de l’usure des pneus encore peu encadrés réglementairement. Toutefois, il est également important de replacer ces résultats dans leur contexte afin d’éviter toute interprétation alarmiste.
Conclusion et perspectives
Même si nous saluons le travail exploratoire de cette enquête de France 5, dans un contexte où la pollution par les particules de pneus est une réalité nécessitant une réglementation plus stricte chez les fabricants, il est scientifiquement inexact de qualifier l’eau d’Annecy de "dangereuse". À ce stade, cette étude ne permet pas non plus d’affirmer que les annéciens et annéciennes respirent un air comparable aux grandes métropoles les plus polluées à l’échelle mondiale.
Contacts scientifiques locaux
– Emmanuel Naffrechoux, Professeur USMB à EDYTEM-OSUG
– Gaëlle Uzu, chercheuse IRD à l’IGE-OSUG
[1] seuil officiellement fixé à 11 ng/L aux USA
Mis à jour le 2 juin 2026
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